64 pages ‒ 14 x 22 cm
Je prends des barres à mine et je me les enfonce dans les yeux, je casse des émeraudes avec mes dents, je me roule, je me désespère dans la beauté. Je demande à Dieu des trucs invraisemblables. Je pleure pour des gens que je ne connais pas. Je donne des coups de pied dans des drapeaux, mes pieds s’emmêlent, c’est con, je dégringole. Je tabasse des tyrans couverts d’écailles. Je picole pendant des heures, des vins hallucinatoires, la gueule dans le seau carrément. Je lis Chestov. Je creuse la terre près des ports, au cas où on aurait manqué quelque chose. Je ressens en moi vibrer l’océan, les paquets d’eau salée, les requins grands comme des granges. Je me souviens de tout. J’oublie. J’entasse des sirènes sur mon dos, je leur fais traverser la forêt ; elles sont lourdes mais elles ont une odeur géniale de cuir et de miel brûlé. J’écrirai du théâtre…
– Guillaume, comment as-tu fait ?
– J’ai été à Guernesey.
Échouer sur l’île de Guernesey – dépendance britannique au large des côtes françaises, où Victor Hugo et Renoir, entre autres, vinrent puiser leur inspiration – pour y renaître, y perdre la langue afin de mieux la retrouver. En invoquant ces lieux, archipel de mots, l’auteur rétablit le lien charnel et inaltérable entre la chose et son nom : prononcer l’un, c’est faire exister l’autre. Mais l’on ne peut habiter dans des phrases indéfiniment, même si la tentation est grande, car l’appel du réel se fait trop fort : une fois nommé, il surgit. Le verbe parcourt alors les paysages d’écume et de craie, les convoque pour y secouer mythes et figures endormis. La quête d’une image qui, loin des beaux discours d’un présent confus et cruellement démystifié, porterait en elle la densité d’une vérité.
Guillaume Sire est né à Toulouse en 1985. Il a publié cinq romans, un essai de théologie et un traité d’éthique. Il enseigne l’épistémologie à l’université de Toulouse Capitole, et a fondé une troupe de théâtre en 2023 : La Compagnie du Sémaphore.
ISBN : 978.2.37792.200.0
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19 exemplaires numérotés et accompagnés d’un dessin de Nicolas Alquin.
180 euros.
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881 exemplaires sur vélin de Rieux-Volvestre.
16 euros.
Dans la presse...
Dans la presse
En arrivant épuisé, démuni de son bagage de mots, à Guernesey où vibrèrent jadis les alexandrins somptueux de La légende des siècles, le voyageur – qui semble avoir forte ressemblance avec l’auteur – met ses pas dans ceux de l’Exilé.
C’est ainsi que le tout récent recueil de Guillaume Sire – Éditions Fata Morgana 2025 – qui mêle vers réguliers (non rimés) et prose poétique, est aussi une manière d’essai philosophique désinvolte qui porte sur les mots et leur rapport à la vérité de l’île, terre, oiseaux, rochers, quand le narrateur désemparé se donne pour tâche de dire le monde ilien et de retrouver la liberté créative d’avant la chute originelle.
Le texte issu de cette quête d’une renaissance s’écarte d’emblée du pur récit poétique pour mettre en lumière une perspective centrale : la relation entre le Réel, la Pensée et le Langage, traitée dans un registre qui juxtapose allègrement le grave et le familier, le sérieux et l’humour. Ce thème, récurrent dans tout le recueil, va engendrer une série de métaphores en cascade où les mots deviennent des îles et la parole un archipel, « ce que j’avais sous les pieds c’étaient des mots ». (p.11)
Alors le nouvel arrivé au Jardin d’Éden, tel Victor Hugo exilé sur l’île, ou dans le domaine de la peinture, Pierre-Auguste Renoir réfugié là dans un moment de doute absolu, a lui aussi le dessein d’inventer une nouvelle langue, de la restaurer en partageant « l’ambition adamique » d’attribuer pour la première fois en toute innocence un nom aux choses. Ce geste adamique de recréation d’une parole fera advenir les choses qu’elle nomme. Car peut-on regarder le Réel en face sans le filtre des mots ? Les prisonniers de la caverne en sont tellement éblouis qu’ils ont besoin de retourner dans l’ombre. Comment avoir accès à la chose-en-soi sans « donner sa langue au chat » ?
Nouvel Adam, le narrateur va partager cette utopie : traduire le Verbe divin à l’aide d’un outil langagier qui puisse « révéler » le négatif des choses et leur donner vie. On comprend en fait que la question est traitée ici comme un élégant jeu de l’esprit, car comme le dit Clément Rosset dans L’objet singulier: « La description d’une chose s’épuise dans le nom qui en désigne l’indescriptible réalité ».
Il faut dire aussi qu’au fil des pages naissent l’enchantement des sonorités, des rythmes, le bercement des alexandrins – hommage appuyé au Grand Poète –, le murmure d’une voix qui en appelle une autre, l’écho d’une séparation, d’un manque, l’effusion.
Au milieu de l’amusante surabondance de mots appartenant au champ lexical du langage, surgissent toute une faune d’insectes, une flore de plantes endémiques, des questions inopinées posées familièrement aux personnages emblématiques de l’île comme Jim Mahy et Benezer Le Page, racontés par Gerald Basil Edwards et la géographie de l’île emportée dans la giration du cosmos, avec ses dinosaures, ses vestiges néolithiques.
Le texte oscille du sonnet classique à la comptine, aux jeux de mots, au ton biblique de la Genèse, aux envolées magnifiquement lyriques (« Je casse des émeraudes avec mes dents, je me roule, je me désespère dans la beauté ») et l’on sent dans l’élaboration de toutes ces pages diverses l’intense jouissance du poète, la sensuelle jubilation d’avoir finalement retrouvé la parole.
par Nicole Euvremer dans La sirène bicéphale, février 2025.